À Vénissieux, les perdants ont des leçons pour tout le monde… sauf pour eux

Vénissieux, 22 mars 2026 : la leçon que les vaincus refusent de s’appliquer à eux-mêmes

Un texte publié sur le site Le Vénissian prétend expliquer pourquoi la gauche communiste a perdu. Il dit beaucoup de choses intéressantes — et révèle encore plus sur ceux qui l’ont écrit.

D’abord, savoir qui parle

Le texte n’est pas signé. Son auteur doit être quelqu’un qui était là, de l’intérieur. Il écrit « nous avons gagné en 2014 », « nous avons publié les messages envoyés à Idir Boumertit et son équipe en mars 2025, juin 2025, juillet 2025, septembre 2025 pour proposer l’union, dont la seule réponse a été un court rendez-vous en septembre pour nous dire que la décision se prenait à Paris ! « , « on a été surpris quand le PS nous a contactés ». C’est donc clairement quelqu’un qui avait des responsabilités au sein de l’ancienne majorité de Michèle Picard — un élu, un cadre du parti local, peut-être un adjoint. Il doit connaître les réunions internes, les négociations secrètes, les tensions de couloir.

C’est à la fois ce qui donne de la valeur à son témoignage, et ce qui en limite la portée : on ne peut pas être juge et partie. Ce texte, présenté comme une analyse froide des « leçons électorales », est avant tout le récit d’une défaite que son auteur ne semble pas encore à l’accepter pleinement. Et c’est là que tout commence.


Ce qui s’est passé le 22 mars — les faits bruts

Pour comprendre le texte, il faut d’abord poser le contexte. Vénissieux était depuis 1935 une ville communiste — 90 ans sans interruption. Le 22 mars 2026, Idir Boumertit, candidat LFI et ancien adjoint de la maire sortante Michèle Picard, l’emporte sur le fil avec 25 voix d’avance, sur près de 12 000 votants dans une ville de 65 000 habitants dont 31 434 inscrits sur les listes électorales. Une victoire au bout du souffle mais aussi avec 19 784 abstentionnistes.

Dans le même temps, la droite remporte la Métropole de Lyon — l’institution qui gère les budgets du logement, des transports, des crèches, de l’environnement. Le jour où Vénissieux change de majorité municipale, elle perd aussi le soutien métropolitain qui permettait de mener des politiques sociales ambitieuses. Double choc, le départ de Michèle Picard et son équipe de la ville et l’arrivée de la droite de Aulas à la métropole comme le dit l’auteur lui-même.


Ce que le texte analyse bien

L’abstention, signal d’alarme ignoré depuis des années

L’auteur montre que l’abstention progresse sans interruption depuis 1989 à Vénissieux. À chaque élection, un peu plus de gens restent chez eux. En 2026, il y avait 4 300 abstentionnistes de plus qu’en 2014, dans un scrutin pourtant présenté comme historique.

Et le paradoxe est frappant : ce même texte cite des mobilisations citoyennes impressionnantes sous la mandature de Michèle Picard — 8 000 personnes pour une consultation sur la sécurité, des salles bondées pour la mutuelle communale, des centaines de personnes mobilisées pour défendre leurs droits. Des Vénissians engagés dans leur ville… mais qui ne votent plus. Ce fossé mérite vraiment d’être interrogé.

La géographie du vote : une observation fine

L’auteur montre, quartier par quartier, que Idir Boumertit a fait ses meilleurs scores dans les Minguettes — le quartier populaire emblématique, là précisément où l’abstention est la plus forte. C’est dans ce seul secteur qu’il a pris une avance de voix, ce qui explique son écart final de 25 voix. Il n’a pas gagné grâce à une adhésion large sur toute la ville, ce que semble dire l’analyse de l’auteur du texte, mais grâce à une mobilisation très concentrée dans un seul quartier. Une victoire géographiquement fragile.

Le parallèle troublant avec les votes précédents

C’est l’observation la plus originale du texte. L’auteur compare les résultats quartier par quartier avec ceux de 2014 et 2020, quand c’est Yves Blein — candidat socialiste puis macroniste — qui affrontait Michèle Picard. Constat frappant : les zones où Idir Boumertit performe le mieux sont exactement les mêmes que celles où Yves Blein performait.

Pour un lecteur non-initié : c’est comme si les habitants qui votaient pour le candidat du centre avaient simplement changé de candidat sans changer de réflexe — voter contre le PCF, peu importe l’étiquette du challenger. L’auteur en tire la conclusion « LFI = Macron », un peu rapide. Mais la question sur la nature réelle de cet électorat est, elle, parfaitement légitime.

L’abandon de la Métropole : la faute la mieux documentée

Selon l’auteur, c’est le passage le plus solide et le plus accablant pour l’actuel maire LFI. En se concentrant exclusivement sur la mairie de Vénissieux, il a négligé les communes voisines :

  • À Feyzin : 2 000 voix aux législatives 2024, seulement 358 pour les métropolitaines — derrière Picard, derrière même le RN.
  • À Corbas : deux fois moins de voix que Picard, six fois moins que la droite.
  • À Saint-Fons : 400 voix d’avance sur la droite, contre plus de 2 000 deux ans plus tôt.
  • À Vénissieux même : il n’a que 1 000 voix d’avance sur la droite, contre 7 000 au premier tour des législatives.

Résultat : sur la circonscription Les Portes du Sud, la droite remporte la Métropole avec 1 000 voix d’avance. L’auteur en conclut que Idir Boumertit avait dit qu’il n’y avait « pas de risque à droite ». Il avait tort. Ce sont les habitants les plus modestes qui en paieront le prix sur le logement, les transports et la petite enfance.

Les tentatives d’union ignorées

L’auteur affirme que l’équipe de Michèle Picard (PCF) a envoyé des propositions d’union au candidat LFI en mars, juin, juillet et septembre 2025, sans jamais obtenir de réponse sérieuse. En septembre, la réponse aurait été que « la décision se prenait à Paris ». Si c’est vrai, le récit selon lequel c’est Picard qui aurait refusé l’union serait faux. Une accusation grave, qui mériterait vérification indépendante.

La composition de l’équipe : un paradoxe concret

Toujours selon l’auteur, avec Picard, quatre adjoints habitaient dans les quartiers prioritaires, dont le premier adjoint. Avec Idir Boumertit, il n’en reste qu’un. Pour une équipe qui a fait campagne sur sa proximité avec les quartiers populaires, c’est une contradiction que les habitants peuvent vérifier par eux-mêmes.

Ce que l’auteur oublie — volontairement ou non

L’abstention : un bilan qu’on ne peut pas attribuer qu’aux autres

L’auteur utilise les 20 000 abstentionnistes pour fragiliser la légitimité de l’actuel maire LFI. Soit. Mais il reconnaît lui-même que cette abstention augmente sans discontinuer depuis 1989. Pendant toutes ces années, c’est le PCF qui gouvernait. On ne peut pas à la fois se féliciter de son bilan et refuser d’assumer la désaffection électorale qui l’accompagne.

Le bilan de Picard : réel, mais pas suffisant

L’auteur liste les réalisations de l’équipe sortante — piscine, Fablab, espace aquatique, réhabilitations de logements, ville faiblement endettée, sans hausse d’impôts ni privatisation. Ce bilan existe. Mais si tout cela est aussi « extraordinaire » que l’auteur le dit, une seule question s’impose : pourquoi Picard a-t-elle fait le même score qu’en 2020, quand toute la gauche était unie derrière elle ? Un bilan ne parle pas tout seul. Il faut qu’il soit ressenti et partagé par les habitants concernés.

Boumertit : traître ou politicien qui a su saisir sa chance ?

La partie biographique sur Boumertit est construite sur un mode à charge, avec des formules comme « certains disent », « les mauvaises langues disent », « on comprend aujourd’hui » — ce qui permet d’insinuer beaucoup sans prouver quoi que ce soit.

Et surtout : c’est le PCF lui-même qui, en 2022, a retiré la candidature de Michèle Picard pour laisser la place à Idir Boumertit à la députation. On lui a offert une tribune nationale et une autonomie politique complète. On s’étonne ensuite qu’il s’en soit servi ? C’est une naïveté politique difficile à croire chez des gens aussi expérimentés.

La charge contre Benkhelifa : de la rumeur présentée comme un fait

L’auteur accuse Lotfi Benkhelifa d’avoir « fait voter les quartiers à coup de SMS communautaires » et d’avoir négocié discrètement son ralliement à Boumertit. Ces accusations graves sont présentées comme des certitudes, sans une seule preuve citée. L’expression « SMS communautaires » mérite qu’on s’y arrête : mobiliser des électeurs dans un quartier, c’est le travail de tout candidat. Pourquoi cette formulation-là, avec cette connotation-là ?


La vraie question que le texte refuse de poser

L’auteur appelle en conclusion à ne pas « opposer les habitants selon leurs origines, leurs catégories sociales, leurs quartiers ». C’est un beau principe. Mais ce même texte parle de « SMS communautaires » et insinue que certains votes sont guidés par des logiques identitaires. Il fait donc, à sa façon, exactement ce qu’il dit vouloir éviter.

Et la vraie question reste entière : si l’équipe Picard représentait un projet aussi solide et aussi ancré dans les quartiers, pourquoi une part croissante des Vénissians a-t-elle décroché — pas seulement le 22 mars 2026, mais depuis des années, élection après élection ?


Ce que ce texte dit sans le vouloir

La leçon la plus importante de ce texte n’est pas écrite. Elle se lit entre les lignes.

Le PCF vénissian a pendant des décennies formé, valorisé et promu des élus locaux — dont Idir Boumertit lui-même, élu adjoint dès 2001. Quand cet élu part, il emporte avec lui une connaissance intime de la ville, un réseau local solide, une crédibilité construite en grande partie grâce au PCF. Et il les retourne contre lui. Ce n’est pas seulement une trahison individuelle — c’est le symptôme d’un parti qui n’a pas su construire une relève politique capable de défendre son projet de façon autonome.

Idir Boumertit a gagné avec 25 voix d’écart. C’est une victoire infiniment fragile et l »auteur a raison de le souligner, tout en sachant que les questions qu’il pose sur l’avenir sont légitimes : que fera le nouveau maire face à une Métropole de droite ? Comment financera-t-il ses promesses ? Pourquoi son discours d’installation était-il si consensuel et si vide de contenu concret ?

Mais écrire ces questions depuis la position de ceux qui ont gouverné 90 ans et perdu avec 25 voix de marge, sans une seule phrase d’autocritique sincère, c’est pratiquer exactement ce qu’on reproche à l’adversaire : dire aux autres ce qu’ils auraient dû faire, sans jamais regarder ce qu’on aurait pu faire autrement soi-même.

La défaite de Picard n’est pas seulement la victoire d’un soi disant opportunisme. C’est aussi le résultat de décisions, de naïvetés et d’angles morts accumulés pendant des années — par ceux-là mêmes qui écrivent aujourd’hui pour expliquer que les autres ont tort.

Article rédigé à partir du texte publié sur Le Vénissian, intitulé « Leçons électorales pour les Vénissians et beaucoup d’autres… »

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